08 décembre 2017

Cinéma critique / Ludvic Moquin-Beaudry


Depuis son avènement, le cinéma pose problème à la fois comme forme esthétique et comme objet social.

L’essai de Ludvic Moquin-Beaudry est préfacé par Iain Macdonald, professeur titulaire de philosophie à l’Université de Montréal. Cette préface familiarise le lecteur avec des concepts clés, dont art autonome, culture populaire et industrie culturelle. De plus, elle cite les idées de trois penseurs de l’École de Francfort: Adorno, Benjamin et Kracauer. Ces concepts et idées sont au cœur de l’essai. Le préfacier conclue ainsi ses propos: «Moquin-Beaudry nous convie en somme à une lecture captivante, sensible à la fois au potentiel artistico-philosophique du cinéma et à ses égarements possibles.»

L’essai est constitué d’une introduction, de deux chapitres et d’une conclusion. Chaque chapitre est constitué d’une introduction et de quatre sections. L’ouvrage est complété par une bibliographie des travaux cités et consultés, une liste des oeuvres cinématographiques citées et les remerciements de l’auteur.

Le livre est publié aux Éditions Nota Bene, dans la série Philosophie continentale. La page liminaire souligne la singularité de ce courant philosophique occidental, distinct de celui de la tradition anglo-saxonne.

Introduction

L’introduction débute par l’évocation d’images saisissantes du film Le Triomphe de la volonté (Leni Riefenstahl, 1935). Le contexte historique des années 1930 est esquissé après cette mise en situation: l’essor commercial du cinéma, l’instauration du régime national-socialiste et l’émergence de l’École de Francfort. Le but de l’essai est ensuite formulé: «La question directrice de notre interrogation sera donc celle-ci: dans quelle mesure la théorie critique développée par Adorno et ses collaborateurs est-elle capable de reconnaître au cinéma le statut d’art, si bien qu’il ne tomberait pas entièrement du côté de l’idéologie?»

L’auteur souligne que les prises de position initiales d’Adorno envers le cinéma, considéré comme idéologie et non comme art, ont par la suite été nuancées. Ce constat amène l’auteur à interpréter les réflexions d’Adorno en deux temps et à rebours: un premier chapitre mettant en relief le potentiel esthétique et critique du cinéma et un second chapitre sur les dangers guettant le cinéma sous l’emprise de l’industrie culturelle.

Un cinéma critique

Moquin-Beaudry site la reconsidération du cinéma chez Adorno dans le contexte des années 1960, soit dans les dernières années de sa vie. La pensée révisée de ce philosophe s’exprime dans une série de conférences où les possibles sont évoqués. L’essayiste résume ainsi l’introduction du chapitre initial: «Le cinéma évolue entre deux pôles: d’un côté l’industrie culturelle, c’est-à-dire la dépendance à l’égard des exigences de la production et de la domination; de l’autre l’autonomie de l’art, c’est-à-dire ce qui est liquidé par cette même industrie.»

La première section porte sur le concept d’art autonome. Après des considérations sous l’angle de l’histoire de l’art, la réflexion adornienne est considérée sous trois volets: Art et vérité, La dépendance de l’art, L’autonomie malgré tout.

La deuxième section porte sur l’élaboration d’une théorie du cinéma, au cours des années 1950, par Siegfried Kracauer. Après avoir souligné les contributions de Benjamin et Adorno dans la longue genèse du livre Theory of Film, l’auteur s’attarde aux concepts de réalisme esthétique et de rédemption développés par Kracauer dans son livre publié en 1960. Dans un deuxième temps, il fait état des échanges entre Kracauer et Adorno dans le contexte de la traduction et publication de Theory of Film en allemand (1964).

La troisième section est consacrée à un article d’Adorno publié en 1966 dans lequel il soutient que l’analyse socioéconomique et l’analyse esthétique sont trop imbriquées, en ce qui concerne le cinéma, pour pouvoir les séparer. Après avoir présenté le contexte de cette publication, l’essayiste aborde cette thématique sous trois volets: Statut social du cinéma, Vers une esthétique cinématographique, Poursuite du dialogue avec Kracauer et Benjamin. À la fin de cette section, l’auteur établi un bilan sur les points de vue différents exprimés par Adorno en 1944 et 1966.

La quatrième section constitue la conclusion du chapitre initial. Elle est centrée sur la possible autonomisation du cinéma par rapport à l’industrie culturelle: «Après un long détour, l’industrie culturelle en vient à faire apparaître l’antidote à sa propre idéologie; et le cinéma, un remède à ses propres mots.»

Parmi les films cités dans ce chapitre, ceux-ci sont les plus commentés: Das indische Grabmal (Fritz Lang, 1959), Léolo (Jean-Claude Lauzon, 1992), The Tree of Life (Terrence Malick, 2011), Mommy (Xavier Dolan, 2014).

Le danger qui guette

Dans le second chapitre, l’auteur réinterprète le témoignage antérieur à 1960 chez Theodor W. Adorno (1903-1969), en ce qui concerne un possible art cinématographique. Cette démarche s’effectue en interaction avec les positions de Walter Benjamin (1892-1940), Max Horkheimer (1895-1973) et Siegfried Kracauer (1889-1966).

La première section porte sur la reproductibilité de l’art selon Benjamin. Au point de départ, l’essayiste circonscrit la conception de l’aura chez Benjamin. Celle-ci est ensuite développée sous deux volets: Le cinéma comme perte de l’aura et rédemption, Réponse d’Adorno à «L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique».

La deuxième section, portant sur le cinéma et la culture industrielle, souligne l’importance de comprendre le sens de l’idéologie chez Adorno pour saisir sa critique du cinéma. Après avoir rappelé le contexte historique des années 1930 et 1940, l’auteur développe son analyse sous sept volets: Le concept de la Raison (Aufklärung), La production industrielle des biens culturels, La culture transformée, Aucune rédemption, Le message et l’évasion, Incantations culinaires, La critique de la culture. Notons un passage de La culture transformée: «Le monde et le spectacle ne présentent plus que la même face.»

La troisième section est consacrée à Kracauer qui a beaucoup influencé Adorno. Elle contient trois volets: «L’ornement de la masse» et la critique à Francfort, Émigration et rétrospection, Le débat avec Adorno. Le premier décrit le regard sociologique de Kracauer sur le cinéma, notamment en fonction de la masse. Le deuxième volet parle des motifs psychologiques présents dans les films allemands de l’entre-deux-guerres, au moment où Kracauer s’est exilé à New-York. Le troisième confronte les visions d’Adorno et de Kracauer en ce qui concerne l’analyse du cinéma et la possibilité d’un art cinématographique. Dans ce dernier volet, l’essayiste intervient directement dans le débat.

La quatrième section intitulée L’actualité de la menace peut être considérée comme la conclusion du deuxième chapitre: «Benjamin, Kracauer et Adorno s’entendent néanmoins sur un point: le danger que représente le fascisme n’est pas étranger à un processus historique qui a aussi donné naissance au cinéma. Et cette thèse n’a pas perdu de sa vigueur aujourd’hui.» Plus spécifiquement, le cinéma peut servir d’instrument pour diagnostiquer la société, selon Adorno et Kracauer. À cet égard, les films contemporains sur les catastrophes naturelles sont éloquents.

Parmi les films cités dans ce chapitre, ceux-ci sont les plus commentés: Triumph des Willens (Leni Riefenstahl, 1935), Modern Times (Charlie Chaplin, 1936), Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993), Titanic (James Cameron, 1997), Deep Impact (Mimin Leder, 1998), Fight Club (David Fincher, 1999), Spiderman (Sam Raimi, 2002) Continental, un film sans fusil (Stéphane Lafleur, 2007), Iron Man (Jon Favreau, 2008), The Happening (M. Night Shyamalan, 2008), Avatar (James Cameron, 2009), 2012 (2009), Hunger Games (Gary Ross, 2012), Ghostbusters (Paul Feig, 2016).

Conclusion

L’auteur encadre la conclusion par des commentaires sur le film Er ist wieder da (David Wnendt, 2015). Boucle récurrente sur le danger idéologique, car il a débuté l’introduction de son essai en citant Le Triomphe de la volonté. Après avoir récapitulé la pensée évolutive d’Adorno sur le cinéma, Moquin-Beaudry invite à une nouvelle théorisation de ce médium dans sa phase actuelle, compte tenu des développements majeurs survenus depuis les années 1960 au sein de la production cinématographique. Il termine son argumentaire nuancé par des questions sur l’avenir du cinéma et de l’art dans une hypothétique société émancipée.

Remerciements

Terminons cette recension en citant la première phrase des remerciements formulés par l’auteur: «Bien qu’il ne soit jamais coiffé que du nom d’un seul auteur (à la rigueur, de quelques noms), tout livre est en réalité le résultat d’un travail collectif, qui remonte au-delà même de la naissance de celui qui a eu pour modeste tâche d’en composer les quelques phrases.» Ces propos confirment entre autres la maturité intellectuelle et le sens historique du jeune essayiste.

Appréciation

Les cinéphiles, philosophes et sociologues sauront apprécier cet essai constructif sur l’interprétation de la production cinématographique, à la lumière et à l’ombre de l’École de Francfort, par le jeune intellectuel Ludvic Moquin-Beaudry.

Références

Moquin-Beaudry, Ludvic. - Cinéma critique: Adorno, de Francfort à Hollywood. - Préface d’Iain Macdonald. - Montréal: Nota bene, 2017. - 208p. - (Philosophie continentale). - ISBN 978-2-89518-557-4. - [Citations, p. 21, 17, 22, 37, 87-88, 133, 175, 205]. – BAnQ: 791.4301 M826c 2017.

La préface de Cinéma critique est affichée sur la Toile: Adorno, critique du cinéma: promesse et déception (Iain Macdonald)

Les Bibliothèques de Montréal et la Grande Bibliothèque (BAnQ), ainsi que d’autres bibliothèques publiques, offrent des collections de films à leurs usagers.

Autres publications de Ludvic Moquin-Beaudry

Gazouillis (Microblogue sur Twitter, depuis 2008)
Ma tanière (Blogue sur WordPress / Billets, 2009-2012)
Aufklärung et limitation du possible (Ithaque, n° 9, 2011, p. 61-78)
Vers une théorie critique du cinéma: la question de l’idéologie (Mémoire de maîtrise en philosophie, Université de Montréal, 2013)
Chroniques (Ricochet, depuis 2014)
Contre la prophétie générationnelle (À l’essai, octobre 2015)

Auteur

Ludvic Moquin-Beaudry (Profil sur Linkedin)

Avenue Lartigue (Vidéo, 1:27 min, Pause dans le temps / Coin de pays - La route des 20, Société Radio-Canada, 2017)

Sur la Toile

Éveiller les consciences (Thomas Laberge, Quartier libre, 9 octobre 2017)

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Photo © Claude Trudel 2017

Articles connexes

Comprendre Habermas [Alexandre Dupeyrix]
L’École de Francfort [Jean-Marc Durand-Gasselin]
Les théories de la reconnaissance [Haud Guéguen et Guillaume Malochet]